CONGRESENVOYE SPECIAL

L'Institut Paoli-Calmettes utilise le dossier pharmaceutique en rétrocession pour détecter des interactions médicamenteuses

(Par Sylvie LAPOSTOLLE, à Hopipharm)

BORDEAUX, 11 juin 2018 (TICsanté) - L'accès au dossier pharmaceutique (DP) à l'hôpital en rétrocession peut aider à optimiser la prise en charge du patient en repérant des interactions médicamenteuses, selon l'expérience de l'Institut Paoli-Calmettes à Marseille présentée le 16 mai au congrès Hopipharm organisé à Bordeaux par le Syndicat national des pharmaciens des établissements publics de santé (Synprefh).

Emmanuelle Fougereau de l'IPC a rapporté l'utilisation du DP en rétrocession dans ce centre de lutte contre le cancer (CLCC). "Ce dossier est intéressant surtout pour les patients atteints de cancer qui ont des parcours complexes avec un double circuit de dispensation -hôpital et ville- ce qui nécessite une vigilance sur le risque d'interactions médicamenteuses", a-t-elle expliqué.

Mis en oeuvre par le Conseil national de l'ordre des pharmaciens (Cnop), le DP recense tous les médicaments délivrés au cours des quatre derniers mois, prescrits par les médecins ou conseillés par les pharmaciens. Initialement déployé dans les officines qui sont équipées à quasi 100%, il est aussi maintenant utilisé à l'hôpital pour connaître les médicaments pris en ville, notamment pour faire de la conciliation médicamenteuse. Il était déployé dans 381 établissements de santé fin 2017. Au total, 47,7 millions de DP ont été créés et 36,2 millions sont actifs. A l'IPC, il est utilisé depuis 2016 notamment pour la consultation pharmaceutique avec l'oncogériatre pour les patients âgés.

"Notre objectif est à présent de l'implémenter lors des rétrocessions de médicaments, renforçant ainsi le lien ville-hôpital et de rechercher de potentielles interactions médicamenteuses", a indiqué la pharmacienne.

De décembre 2017 à janvier 2018, sur deux mois, le DP a été proposé à 274 patients âgés de 64 ans en moyenne, soit 73% des patients ayant bénéficié d'une rétrocession.

Dans 66% des rétrocessions faites, le médicament rétrocédé était un anticancéreux. 369 passages en rétrocession ont été recensés et 264 DP ont été implémentés dont 19 créés, tandis que 192 (70%) étaient déjà créés (seulement 10% des patients en avaient connaissance). Pour une centaine de situations, le DP n'a pas pu être utilisé soit par refus des patients (17%), soit par dysfonctionnnement (17%) ou il n'a pu être créé car la carte Vitale (nécessaire à la manipulation) n'était pas disponible. Les motifs de refus étaient la peur de la réaction du pharmacien d'officine, la trace de la maladie dans le dossier ou "ça ne sert à rien".

Les durées moyennes de présentation/création et implémentation étaient respectivement de 2 minutes 30 et 1 min 30. Pour les DP déjà existants, 87% étaient complétés par les pharmaciens d'officine.

En moyenne, huit traitements en cours étaient recensés sur le DP. La rétrocession a porté sur 29 médicaments différents.

Sur 191 analyses faites, 274 interactions médicamenteuses avec le médicament rétrocédé ont été identifiées, soit une à deux par patient. L'analyse durait en moyenne 7 min 30. Beaucoup étaient connues (notamment avec la dexaméthasone) et pas cliniquement significatives. Seules 27 ont été notifiées au prescripteur, soit une intervention pharmaceutique toutes les 6 ou 7 interactions identifiées. Une seule contre-indication a été trouvée.

Les retours faits aux médecins se sont traduits par plus de surveillance ou une amélioration dans le schéma d'administration.

Optimiser le suivi du patient

L'anticancéreux le plus souvent impliqué dans les interactions notifiées étaient le palbociclib, 7 fois (25%), ce qui représentait 15% des rétrocessions. Maintenant que la molécule passe en ville, il serait intéressant de bien communiquer vers le médecin traitant et le pharmacien d'officine sur ce point, a noté Emmanuelle Fougereau.

Rapporté au nombre de patients, moins de DP ont été créés que dans une étude antérieure (France et al.), mais plus de DP ont été implémentés et plus d'interactions trouvées. La population d'étude était plus âgée et les anticancéreux sont connus pour leur potentiel iatrogène.

"Le DP contribue à optimiser le suivi du patient malgré les informations restreintes et souvent partielles, qui nécessiteraient d'être complétées par d'autres sources", a commenté la pharmacienne.

Son utilisation reste facile et peu chronophage. Sa systématisation est donc envisageable, a-t-elle ajouté. Son accès progressif aux médecins des établissements de santé ouvre aussi de nouvelles perspectives.

La présentation du DP au patient a également permis d'ouvrir le dialogue, soulevant des questions relatives aux médications alternatives ou complémentaires telles que la phytothérapie alors que les patients n'en avaient pas parlé à leur oncologue. "Parfois, à l'annonce du cancer, le patient commence à prendre des plantes comme le curcuma, l'ail ou le gingembre. C'est une vraie problématique en matière d'interactions médicamenteuses avec les anticancéreux. Nous y sommes confrontés mais sommes assez désarmés. On essaie de s'informer et nous prévenons les patients", a-t-elle rapporté.

Concernant la faible proportion de patients qui ont connaissance de l'ouverture de leur DP, Carine Wolf-Thal, présidente du Cnop présente dans la salle, a reconnu que c'était "un vrai problème". Certains pharmaciens ont dû en ouvrir sans aller complètement au bout du consentement, a-t-elle noté. L'idée d'apposer une pastille sur la carte Vitale pour que le patient s'en souvienne revient actuellement, a-t-elle ajouté.

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