Apports de l'informatique à l'hôpital: d'abord une question d'organisation

(Par Raphaël MOREAUX)

PARIS, 16 novembre 2017 (TICsanté) - La valeur de l'informatisation des hôpitaux est d'abord liée à la capacité des structures à revoir leur organisation, ont souligné plusieurs intervenants le 9 novembre lors d'un colloque organisé par l'Agence nationale d'appui à la performance des établissements de santé et médico-sociaux (Anap).

Ce colloque intitulé "Investir dans les systèmes d'information en santé: quels apports ? Quelle évaluation ?", était organisé à l'occasion de la clôture du programme de recherche sur la performance du système de soins relatif à l'usage des systèmes d'information de production de soins (Preps-Sips), lancé par la direction générale de l'offre de soins (DGOS) en 2012 (voir dépêche du 29 mai 2012).

Plusieurs résultats d'études réalisées par les deux consortiums de recherche retenus par la DGOS, et évaluant la contribution de l'informatique à la qualité et à la performance de l'hôpital, y ont été présentés (voir dépêches du 13 et du 14 novembre 2017).

Ils démontrent une relation forte entre l'efficience du système d'information et les problématiques organisationnelles au sein des établissements.

"Les outils technologiques ne déterminent pas immédiatement les résultats. La question du système d'information [SI] est étroitement liée à celle de l'organisation", a souligné Robert Picard, membre du comité scientifique du Preps-Sips et conseiller santé au conseil général de l'économie, de l'industrie, de l'énergie des technologies (CGEIET).

Une étude du laboratoire Evalab et de l'université Lille II consacrée à l'impact de l'informatisation sur les processus de réalisation des courriers de sortie d'hospitalisation démontre une double influence de l'outil utilisé (dictée analogique, numérique, reconnaissance vocale) et de la variable organisationnelle.

"Le passage à la reconnaissance vocale est efficace si les items organisationnels sont là", a appuyé Ludivine Watleb, coauteure de l'étude.

Une autre recherche, menée cette fois sur les apports de l'informatique dans le parcours des patients en cancérologie, a abouti à des observations similaires.

Elle a consisté à analyser les coûts de 160 consultations en cancérologie réalisées dans trois établissements aux niveaux d'informatisation différents (Centre Léon-Bérard à Lyon, CH de Sens, Centre Jean-Perrin à Clermont-Ferrand).

Elle a démontré un impact "globalement positif" du SI avec une réduction des coûts, en particulier sur la pré- et post-consultation, lorsque le SI est suffisamment intégré.

Vincent Augusto, coauteur de l'étude et professeur à l'Ecole des mines de Saint-Etienne, a souligné que "le coût d'investissement dans un SI n'est pas si important comparé au temps que va mettre en oeuvre un oncologue pour l'utiliser", mettant en avant l'enjeu organisationnel.

Une troisième étude menée dans le cadre du Preps-Sips sur l'apport du dossier patient informatisé (DPI) a montré que la transformation numérique n'avait pas encore fait bouger les lignes dans les établissements du point de vue de l'organisation (voir dépêche du 15 novembre 2017).

Sur le terrain, les professionnels utilisent "plus ou moins bien" l'informatique, mais elle "n'a pas changé ni le mode de pilotage, ni l'organisation", a relevé Frédéric Kletz, enseignant-chercheur à l'école Mines ParisTech.

Besoin de recherche en organisation

Intervenant lors du colloque organisé par l'Anap, Antoine Malone, directeur du projet chargé de la prospective à la Fédération hospitalière de France (FHF), a fait part d'un "énorme besoin de recherche en organisation" dans les établissements de santé.

"La triple transition démographique, épidémiologique et technologique qui a lieu dans un contexte budgétaire restreint nous pousse à nous adapter rapidement", a-t-il analysé.

"Les systèmes de santé hautement performants s'appuient sur une intégration très étroite de la recherche opérationnelle. A l'étranger, les chercheurs en organisation ont souvent leur bureau principal dans les hôpitaux", a-t-il poursuivi, citant l'exemple des hôpitaux Kaiser aux Etats-Unis.

Il a salué en ce sens l'initiative prise par la DGOS pour financer le programme Preps-Sips, et souligné la "complémentarité" qui existe en équipes de recherche et personnels sur le terrain pour apporter des réponses à la question des apports de l'informatique à l'hôpital.

Antoine Malone a toutefois regretté que ce type de recherche reste "très peu développé en France", notamment car il est "difficile à financer".

Transformation des métiers informatiques

Invités à témoigner de leur participation au programme Preps-Sips, plusieurs directeurs du système d'information (DSI) d'établissements de santé ont fait part de leur satisfaction.

"Cela permet de prendre du recul par rapport à notre activité quotidienne, de sortir la tête du guidon pour montrer ce qu'on peut apporter en termes de retour sur investissement avec l'informatique, que ce soit par des données chiffrées ou du qualitatif", a noté Saber Aloui, DSI du CH de Sens.

Cette démarche coïncide également avec une "évolution des métiers des SI qui sortent de la technique pour aller de plus en plus vers une vision processus, prise en charge patient et business intelligence", a-t-il ajouté.

La DGOS et l'Anap ont indiqué vouloir "capitaliser" sur les travaux réalisés dans le cadre du Preps-Sips, notamment pour fournir aux établissements des outils d'évaluation des apports du SI.

La directrice générale de l'Anap, Sophie Martinon, a estimé que le Preps-Sips a été "un pari extrêmement réussi". "Ma conviction est qu'il y a un bénéfice réciproque très important à encourager le rapprochement entre équipes de recherche, et vie concrète dans les établissement", a-t-elle déclaré, invitant à s'interroger sur le prolongement de cette dynamique.

Du côté de la DGOS, Caroline Le Gloan, adjointe au chef du bureau des SI des acteurs de l'offre de soins, a souligné "l'importance" de ces échanges avec les chercheurs "pour que l'administration centrale puisse bien élaborer ses politiques".

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